1762 - L'été de l'année dernière, Édimbourg, Écosse. Les vagues frappaient contre la rive en un bruit constant et répétitif, comme une douce berceuse chantée par la mer du nord, une caresse légère sur votre front, un tendre baiser rassurant de la nature. Tout indiquait un matin normal sur les quais du port de Leith, si ce n’étaient les corps inertes qui flottaient comme des billots de bois mou abandonnés. Six corps. [...] Lire plus.

Un vieil habitué [PV Délé puis Moncha]

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Cycle 5 Un vieil habitué [PV Délé puis Moncha]

Message par Timothea Mormaer le Sam 8 Sep - 21:58


On dit que le conte de Barbe-Bleue fut inventé pour enseigner aux enfants à ne point fouiller dans les affaires de leurs parents, sous peine de découvrir en ces modèles de sagesse les pervers sanguinaires et cruels qu’au fond nous sommes tous. Les enfants qui logeaient à Jamieson Place, dans le quartier de Canongate, avaient plutôt le problème inverse ; non qu’ils soient cruels, au-delà de ce que la décence autorisait en tout cas, mais les braves petits avaient un tuteur qui fouillait dans leurs affaires bien davantage qu’ils ne cherchaient à fouiller dans les siennes. Ce n’était pas un ménage classique. Baroque aurait été un meilleur terme. Et un point en particulier les inquiétait : leur gouvernante pratiquait la métamorphose. Ils étaient bien certains que c’était diabolique, ça. Le Chevalier Jamieson refusait de s’inquiéter, comme à son habitude, mais eux, ils savaient : ils avaient bien vu…

C’était par un soir avant que ce dernier ne soit affreusement blessé ; il était tard, mais Barbara s’était relevée pour aller se plaindre d’un vilain cauchemar – arrivé à son petit frère, bien sûr, pas à elle – et s’était aventurée dans l’escalier qui menait au salon. Certainement, le Chevalier y faisait la fête avec ses amis. Il ne se passait guère de soir sans que l’un ou l’autre vînt boire à sa santé, et s’il y avait quelque utilité à ce rituel païen, bien certainement il vivrait centenaire. L’affaire n’avait rien de trop intimidant aux yeux de la petite fille. Elle les tenait tous en laisse sans la moindre difficulté, ces grands garçons bruyants aux gestes de moulins à vent. Mais elle était tombée sur un parfait inconnu, debout sur le seuil, vêtu d’une cape, d’un pourpoint à la française, de hautes bottes de cavalier, portant l’épée et le chapeau à plume, fort fier et le cheveu long, noué sur la nuque d’un catogan serré.

Sans bruit, Barbara s’était tapie pour l’observer. Il avait fait claquer sa voix comme un fouet, appelant le maître des lieux dans une langue – non, pas inconnue – Barbara en avait reçu quelques cours et commençait à comprendre le français, même s’il n’était pas articulé à la perfection. D’ailleurs, la morgue avec laquelle le cavalier prononçait ses ordres leur donnait un cachet assez déchiffrable. Elle avait retenu son souffle lorsqu’il s’était impatiemment tourné vers les marches, prêt à partir sans attendre ; et leurs regards s’étaient croisés. Alors, elle avait pris la fuite. C’était la gouvernante, elle en était sûre. Toute – non, pas déguisée en homme – toute transformée. Son tuteur avait eu beau lui assurer, le lendemain, que c’était le frère jumeau de Timothea, et qu’il ne reviendrait pas si elle en avait peur… impossible de le croire. Elle avait bien vu ce regard acéré. Impossible de l’oublier.

Le cavalier, pour sa part, s’était contenté d’un petit sourire en coin ; puis il était parti pour cette promenade au clair de lune, en compagnie de Breac Jamieson qui lui assurait que cette ville possédait un bordel digne de ce nom. Louis-Auguste, capitaine des dragons, héros de guerre et espion réformé, ne demandait qu’à voir, et qu’à être impressionné. Mais il faudrait beaucoup de talent pour impressionner un Selkie.

Ils avaient d’abord pris la grande porte, parce que ça amusait Breac, et que Louis-Auguste était d’humeur magnanime, puis il était revenu seul et avait pris la porte du port, parce qu’il n’aimait pas se dire qu’il n’était qu’à moitié en pays conquis. Cette première visite avait d’ailleurs été moins amusante que la seconde. Breac s’était contenté de s’asseoir dans un coin, en faisant semblant de regarder les spectacles, et de boire comme un vil campagnard qui n’a jamais mis le pied dans un bordel et ne sait pas à quoi ça sert. Il avait commencé à raconter sa vie ; Louis-Auguste n’aimait pas cette version. Il s’était éclipsé avec une sublime jeune femme, et depuis, il revenait parfois la voir, très discrètement, très tard, sans donner son identité, sans rien raconter à son sujet, que des fables que nulle n’aurait été assez candide pour croire, surtout en un pareil lieu. L’inconvénient de l’heure, c’est qu’il n’arrivait pas le premier. L’avantage, c’est qu’il ne croisait quasiment personne dans les rues.

Et ce soir-là, bien que l’ambiance à la maison soit désormais au drame, ou peut-être à cause de cela, il avait eu envie d’une telle nuit blanche. Il avait besoin de solides distractions. En arrivant, il demanda Moncha, avare de mots comme le sont les impatients, tout en alignant d’avance la monnaie pour la soirée. Il avait eu droit à toutes les réponses, au fil de ses visites : Oui, la demoiselle habituelle est là, libre et ravie de lui tenir compagnie ! - Ah ? On dirait que le monsieur précédent a bientôt fini… mademoiselle sera libre d’ici un quart d’heure, et pimpante comme au premier soir de sa vie de femme. (C’est un métier.) - Mademoiselle est occupée avec un client qui ne plaisante pas, et qui verra d’un mauvais œil l’arrivée d’un concurrent ; il en a pour la nuit sans doute, - Ou encore : Mademoiselle est indisponible. Enfin, à part pour de la conversation. Oh, un soir comme celui-là, il était prêt à payer pour une simple conversation.
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Cycle 5 Re: Un vieil habitué [PV Délé puis Moncha]

Message par Delëphaïne O’Hayre le Dim 16 Sep - 11:58

La taule avait l'visage fracassé, elle dégueulait du côté du port, sa devanture défigurée. Sa gueule s'ouvrait donc sur l'port, là où une d'ces maudites pièces d'artillerie avait décidé de tout bousiller sur sa v'nue. La délè en avait encore pas accepté les détails, déjà qu'elle n'avait pu monter au bord du navire échoué, l'détail de cette frénésie avait eu raison d'son humeur. Si harlow r'foutait les pieds chez elle, elle les lui couperait ou l'foutrait au fin fond d'la flotte, en l'emportant dans les tréfonds du port. La sirène noierait l'marin et sans aucun êtat d'âme. Déjà, il lui d'vait les réparations, et même si elle savait qu'elle pourrait bien n'jamais le lui demander d'face à face, elle machouillait c't'idée d'long en large dans sa caboche, enfin, quand elle avait pas mieux à faire.

Dépenser d'l'argent pour sa taule, ça allait encore. Faut dire, qu'elle avait eu bien des idées dans sa vie, et qu'à défaut d'faire lavandière, comme elle aurait pu, s'fracassant les mains dans l'eau glacée, elle avait voulu, l'toit sur sa trogne. Elle dirigeait, elle était cher et pratiquement innacessible, puis bon, elle avait bien assez d'petite pour faire les offices du crépuscule...dans son lieu de culte à la débauche, on s'fait bénir l'berlingot, les bonhomes étaient tous curés trempant leur goupillon et les messes avaient l'odeur du foutre. C'tait l'métier l'plus vieux du monde et pour elle, l'plus simple.

C'soir là, elle s'était installée à une table, dans l'coin, histoire d'surveiller. Elle lorgnait les bonhomes et dévisageait les autres, s'demandant au passage, si dans l'silence elle devrait pas proposer des jeunes hommes à la pitence de bougre. Elle s'faisait l'estimation, du pour, du contre, l'pour remportant surtout à cause d'l'argent qui découlait d'l'idée, mais bon...y avait des contres non négligeable !

Dans sa pensée, elle naviguait aussi sur les trognes des hommes présents, la plupart avait du r'passer par la vérification, savez, l'moment où l'on montre pénis propre à la dame qui lorgne vos bijoux, histoire d'déceler boutons ou autres qui pourraient bien faire éveiller l'soupçon d'une chaude pisse ou autre. La délè n'rigolait pas sur l'hygiène à c'sujet, parce que bite malade, veut dire filles malades, perte d'argent etc etc...

Elle vint à pousser un soupir, prenant sa pipe dont elle allume le tabac, elle s'désintéressa un peu d'tout ça, jusqu'à c'qu'elle entende c'lui qui réclamait Moncha. Elle lorgna vers Lui, s'cala d'façon confortable dans la banquette, et porta s'pupilles sur lui, sans cesser d'le dévisager. Elle tira sur sa pipe, et s'laissa conquérir par l'tabac avant d'lui faire signe d'venir s'prendre un siège.

 « Va nous prendre l'whisky Lorna. » Injecta-t-elle d'un ton neutre à une des p'tites, la voyant s'faufiller.

La Délè s'tenait comme une matriarche maîtresse d'son lieu, corseté d'rouge, juponné d'même, elle portait la tenue carmine indécente et l'sourire sur ses lèvres jouaient avec sa trogne. Ils étaient envieux ceux qui pouvaient s'retrouver à boire un verre en sa compagnie, alors qu'elle claquait les tromperies d'sa nature pour qu'ils soient charmés. C'était d'la triche, mais ça faisait venir l'client aussi tout comme ces p'tites besogneuses...

 « Vous v'la mon cher Chevalier, j'vous avais dis que nous prendrions un verre ensemble...puisqu'il vous faut attendre la p'tite, j'vous invite. » Insigne honneur, il est vrai, rien n'était jamais gratuit ici, mais il était d'ceux qu'on aime à avoir en clientèle, Moncha l'disait, alors...fallait les bichôner ceux qui viennent dépenser d'l'argent sans forcément besogner les putains...mais bon, ça l'intriguait aussi la Ceasg...t'être pour ça qu'elle le conviait.

_________________



"Quelque soit le brigand il y a la corruptrice
Conscience du pouvoir qui dort entre ses cuisses.
Qui susurre les ordres et les avis funestes ?
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Cycle 5 Re: Un vieil habitué [PV Délé puis Moncha]

Message par Timothea Mormaer le Dim 16 Sep - 12:48

"Delenda Carthago."

Le couvre-chef se décolla du front dégagé, exécuta une volte contrôlée dans l'espace libre, et alla balayer le sol en une révérence des plus... excessives. Louis-Auguste en faisait des tonnes ; il fallait s'y attendre, c'était dans sa ligne de conduite. Et il y avait ce petit aspect sentimental touché au vif, qu'il dissimulait sous un sourire de requin mondain, à revoir ces lieux où il était la première fois entré à la suite de Breac Jamieson. Le flambeur avait insisté pour prendre l'entrée des bourgeois bien sûr, ce n'était donc pas exactement le même cadre ; mais difficile de penser à autre chose ce soir, alors que les lieux mêmes avaient essuyé le choc des canons, et en portaient encore les traces.

Surnommer un peu la taulière, et lui servir une courbette digne des plus rudes marquises n'était qu'une bien piètre consolation.

"Je suis navré, mais je ne serai peut-être pas au mieux de ma forme ce soir... Si je me laisse aller à boire un peu trop. Mais j'ai de quoi accompagner un premier whisky." Comme en un tour de passe-passe, le Chevalier français sortit de son manteau, avant de le laisser accroché quelque part avec la négligence de celui qui peut s'en racheter un – merci la fortune des enfants – une boîte de mignardise, peinte de petits poissons tournoyant en rond dans le mystère des ondes, sous des feuilles de nénuphars et quelques nymphéas ouverts. En l'ouvrant, il dévoila les pâtes de fruits aux couleurs vives qui annonçaient les parfums proposés.

"Pour vous, très chère, et pour votre adorable Moncha. Ma petite enquête m'a appris que vous avez tiré d'affaire un ami à moi, qui a failli succomber de ses blessures lors de l'attaque du port. Vous avez attiré l'attention de la garde sur sa chute dans les eaux, et il a pu être repêché de justesse. A vous deux, du fond du coeur, merci."

Le chagrin de Louis-Auguste à ces tristes pensées venait surtout d'une ambiguïté fondamentale : ses sentiments envers la personne qui avait causé toutes ces destructions, à savoir l'infâme corsaire qui s'était mis en tête de bombarder les civils, étaient plus que mitigés. Thea l'aimait beaucoup, ce monsieur, malgré leurs légers... différends. Louis-Auguste, naturellement, n'avait aucune patience pour ce vil écumeur, indigne des idéaux de la guerre en dentelles.

Mais qu'à cela ne tienne. Ce soir, il allait se changer les idées en s'étourdissant les sens. Du moins, il allait essayer. Il fit un dernier pas pour rejoindre la Délé et lui plaqua un baiser sur la joue, avant de lui adresser ce sourire désarmant qui lui évitait, généralement, de recevoir les gifles qu'il aurait méritées.

Endosser l'habit de Louis-Auguste suffisait généralement à le rendre plus primesautier face à la mort, plus philosophe et insouciant, mais il peinait à se détacher du sujet qui l'occupait. La maison était pleine de plaintes, le chien hurlait à la mort dans le salon, les enfants pleuraient dans leur chambre, et l'on ne savait guère encore si cet autre Chevalier, Breac Jamieson, passerait la nuit. Et sa gouvernante, ne supportant plus cette ambiance affreuse, avait envie de se réfugier dans les bras d'une femme, autant pour y trouver refuge et repos que pour y défouler ses passions charnelles. L'un n'empêchait pas l'autre, n'est-ce pas ? Tant il est vrai que l'homme est un animal pétri de contradictions.
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